Quartiers

Publié le par arille

Dans les quartiers chics les boutiques exposent les robes, les chaussures, les sacs et les tableaux hors de prix. Tout est beau, brillant, propre, parfait. Rien ne titille l’intellect. Il faut de la légèreté et des images comme des robes trapèzes roses pour petites filles riches. L’envie saisit le passant qui trouvera l’objet indispensable qui le sauvera. L’objet parfait rend la vie parfaite. Les riches ont été préparés aux objets, ils les ont vus dans leurs magazines. Il les leur faut. Ils les reconnaissent en vitrine. Ce n’est ni un exercice de mémoire ni de réflexion, c’est un instinct. Des petits groupes de filles et de garçons bien habillés fument et se racontent leurs petites misères chics, à peine des susceptibilités, des haines, des rancœurs que la fumée de cigarette absorbera peut-être.

 

Dans les quartiers pauvres, sensibles disent les politiciens, les boutiques en bas des barres d’immeubles ont déserté. De rares associations ont pris la place derrière la rangée de prunus massacrés exhibant leurs terribles moignons. Derrière la vitre une citation de Wim Wenders dit que Les anges d’aujourd’hui sont les personnes qui pensent d’abord aux autres avant de penser à elles-mêmes. Plus loin une longue citation de Bertold Brecht est écrite au feutre noir sur un drap scotché à la vitrine.  C’est la pierre de Rosette, dit Anna. Malgré les plis du drap, on comprend qu’il est question d’oppression et de souffrance, qu’il ne faut pas attendre de s’attaquer aux fauteurs de souffrance pour que la vie devienne habitable.

 

Dans les quartiers chics, la souffrance est une souffrance chic, une souffrance encadrée dans une galerie d’art, avec juste ce qu’il faut de violence. C’est une violence de loin, que l’on peut admirer avec des Oh et avec des Ah. Dans les quartiers périphériques, la souffrance se cache derrière les mosaïques passées de mode, les balcons rénovés, les grilles d’aération vandalisées. Personne ne regarde par la fenêtre, ne se promène dehors. Personne ne fume devant les portes fermées. C’est comme si tout le monde était mort par un beau dimanche de printemps.

 

Les pauvres se fichent un peu des riches mais les riches ont des ambitions pour les pauvres. Comme si les riches voulaient à toute force rendre les pauvres plus intelligents parce qu’ils partent du principe qu’ils sont plus bêtes qu’eux. C’est pourquoi les riches organisent des séminaires dans les quartiers pauvres et des conférences auxquelles personne ne veut aller, parce que riches ou pauvres sont pareils de ce point de vue, ils veulent se détendre et s’amuser. Personne n’a envie de résister ou de se rendre la vie plus difficile qu’elle n’est. Alors le maire a une idée, tous les maires de toutes les villes ont la même idée, celle de construire un quartier mi-riche mi-pauvre sous forme de rues piétonnes pour avoir un terrain neutre parmi les enseignes internationales : là où c’est le bonheur et où cela ne ressemble à rien. Le quartier idéal !

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Publié dans PARANOIA DEBUTANTE

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