Crâne en plastique
Béatrice a aimé Pierre Roger en premier, je dois lui reconnaître cette antériorité. Je l’ai aimé en deuxième. Béatrice aime Pierre Roger au point de vouloir le protéger. « Il ne doit pas fumer ! Promets-moi qu’il ne boira pas d’alcool ! » J’ai promis, un peu étonnée. Pierre Roger est un adulte, comment lui refuser ces menus plaisirs ?
Nous avons conclu un contrat. Pierre Roger habitera chez moi deux mois, puis il logera deux mois chez Béatrice, etc… Pourtant, dès le premier mois, Béatrice m’a réclamé Pierre Roger, au prétexte d’une séance photo urgente. Et si moi je n’ai pas formulé de recommandations à Béatrice, c’est par manque d’imagination. Je n’avais pas prévu qu’elle serait capable de lui enlever ses yeux et ses dents pour jouer avec, ni de faire mimer à Pierre Roger toutes sortes de scénettes avec toutes sortes d’accessoires. Curieusement, Béatrice voudrait amener doucement Pierre Roger à notre époque dans une progression douce afin de lui éviter tout traumatisme, dit-elle. Je n’ai pas cette ambition ni cette délicatesse : un homme qui ressuscite après sept siècles, de quoi pourrait-on le protéger qu’il n’ait déjà vécu ?
L’amour attaque par surprise. A la fin d’une soirée, Béatrice a déposé un baiser sur les dents de Pierre Roger. J’ai été la première étonnée de souffrir de ce baiser. Je me croyais plus détachée. Une chose est sûre. Nous aimons Pierre Roger et il nous aime. Nous ne craignons pas le ridicule. Nous craignons de souffrir. Inévitablement, lors d’une de nos sorties, un de nos amis, maladroit (traduisons idiot), dira un jour cette phrase inepte : « Ce n’est qu’un crâne en plastique ! » Nous en avons si peur que nous l’anticipons, nous l’entendons à l’avance. Un crâne en plastique ! Quelle réduction ! Quelle sottise ! Et nous, que sommes-nous tous, sinon des crânes d’os ? Est-ce supérieur ?
Je vois le visage consternée de Béatrice tournée vers moi alors qu’elle me demande : « Que leur dirons-nous quand ils parleront d’un crâne en plastique ? »
Comme si les gens ne se transformaient pas avec le temps,
Comme s’il y avait une contradiction réelle à être à la fois en plastique et à venir du 13ème siècle ! Caséine de lait, structure protéique !
Comme si l’évidence pouvait rester invisible.
Quelqu’un, inévitablement, dira aussi un jour « Mon neveu a le même » ou « J’en ai toute une collection » Comme si Pierre Roger n’était que l’objet visible. A-t-on l’impolitesse de dire, quand on nous présente une amie, « J’ai la même dans mes relations » ou bien « Bonjour, être humain parmi des milliards d’êtres humains ». On ne peut rien contre cette indécence.
Nous devons donc nous préparer, Béatrice et moi, à accepter d’entendre sur Pierre Roger des phrases mortifères.