L’art de la transition
Au cinéma, la transition entre deux scènes est une façon habile de conduire le spectateur et parfois de le tromper. On voit une personne lire un livre, zoom avant, puis arrière, et c’est un autre lecteur…
Dans la conversation, la transition est essentielle. Sans elle, pas de possibilité de passer d’un sujet à un autre. Passer du coq à l’âne est une transition classique « à propos d’animal… ». Le dialogue ne tient qu’à ses transitions, sans elles, pas de dialogue mais un duel, ou deux monologues…
Il est parfois, dans les meilleures histoires, difficiles de s’aimer. On a beau s’efforcer, on reste sec et mesquin. La transition permet de se rappeler les meilleures rencontres. Où en est-on et où veut-on aller ?
Un ami qui a vaincu un cancer m’expliquait que les heures interminables passées dans les chambres des hôpitaux lui avaient appris ceci : même très lentement, le temps finit toujours par passer. Quand on souffre, cette certitude aide.
Par la transition, nous nous préparons, même immobiles, nous voyageons et évoluons. Comme au cinéma, il nous arrive de nous fondre au noir ou au blanc, ou de devenir flous. Nous nous évanouissons comme une brume légère.
Un ami m’a envoyé un plaidoyer pour sauver les films de Pierre Etaix et en particulier Yoyo. C’est en réalité mon premier vrai film au cinéma. Il m’avait enchantée. Il ménageait d’admirables transitions. Les vieux films en noir et blanc sont aussi par leur fabrication même une suite de ruptures entrecoupées de petits textes ; autant de délicieuses transitions.
Que penser des interminables (et en même temps parfois très courts) films qui passent en boucle dans les salles d’art contemporain ? Le temps y est si étiré que nulle transition n’est nécessaire. On nous donne l’illusion qu’on y voit tout, leurre subtil qui nous laisse épuisés, floués, agacés. L’ennui gagne, mais nous n’y gagnons rien.
S’exercer à la transition rend sage à mon avis.