Le jour des poubelles
Fouiller dans les poubelles nous rapproche d’Anna Blume, de Jack London et de tous les miséreux. Ce n’est pas chose facile de s’y résoudre. Il faut dépasser plusieurs couches successives de réticences.
La réticence hygiénique, qui explique le peu de femmes, obsédées qu’elles sont habituellement par courir en direction opposée à toute salissure, vomi, caca, microbes.
La réticence de la honte. Etre vu fouiller dans les poubelles n’est pas rien. J’ai vu en plein jour un homme fouiller dans les poubelles, un homme qui avait l’air d’un monsieur. Il était penché vers la poubelle comme si elle lui racontait une belle histoire. Ces deux-là s’entendaient comme larrons. Je me suis éloignée malgré la curiosité, les laissant seuls. Le bonhomme n’avait pas honte ou il ne le montrait pas. Chapeau.
La réticence à l’abondance. Une fois dépassées les réticences hygiéniques et honteuses, le monde des poubelles offre une telle abondance qu’on peut s’en effrayer. Que prendre ? Que garder ? Aucune barrière économique ne vient freiner la fièvre. On peut tout prendre, tout ce que les bras peuvent porter. Et pour peu qu’on ait un panier, un caddy ou une voiture, le volume est tout de suite considérable. Comment s’arrêter ? Le pourra-t-on ? Ne risque-t-on pas de finir comme un pauvre fou, possédé par ses imaginaires trésors, vêtements que personne ne veut porter, livres que personne ne veut lire, outils qu’aucun travailleur ne veut tenir en main.
On aura compris que je suis dans cette couche de réticence-là, ayant balayé en une nuit les deux premières couches comme un défi, fière d’avoir embarqué dans l’aventure mari et fille. Le mari prudemment posté en voiture, prêt à nous véhiculer et à transporter les trésors, la fille sans aucune réticence, courant littéralement de poubelle en poubelle et jetant des cris de joie…Puis demandant, quémandant même qu’on se dirige vers un autre quartier où elle le sent, la chance sera avec elle… Impitoyables, nous refusons, il faut toujours laisser du rêve aux jeunes. La semaine prochaine nous fouillerons, quel délice, cet autre quartier…
La réticence canapé enfin : tous les soirs des millions de Français se calent dans leurs canapés, chaussons, coussins, télévisions. Mais quel plaisir, si on peut s’y arracher, de croiser dans le noir bourgeois étonnés, bonshommes aux chiens, mais aussi, confrères de poubelles ! Silhouettes hirsutes qui vont par deux, de bric et de broc, occupés à délacer de vieilles chaussures pour en garder les liens qui serviront un jour. L’un tourné vers la poubelle, l’autre faussement indifférent, comme faisant le guet. Une voiture de police, blanche, tourne dans la nuit. Ses occupants doivent se dire que la crise est bien là. A peine intéressés, ils s’éloignent, ayant jugé les fouilleurs inoffensifs. Le sont-ils vraiment ? Ils fouillent au commun de la vie, loin de la vulgarité des télés et des strass, et retrouvent là l’humanité profonde. Rien n’est moins sûr.