Les origines
Je ne ressens ni honte ni fierté de mes origines. Je n’y suis pour rien. Mes origines me rattachent à une façon d’être et de parler, à une exubérance et une confiance en soi qui n’ont pas cours dans ma propre famille. Voilà pour le stéréotype positif. Pour les aspects plus négatifs, on parle souvent de suffisance, d’une manière animale de s’imposer et d’enfler pour prendre le plus de place possible.
J’y pense peu, à mes origines. Mais il m’arrive qu’on m’y ramène. Comme l’autre soir où j’étais tranquillement assise dans un bar avec une personne qui me connaît depuis dix ans et qui me considère comme son amie. Elle évoquait un homme qu’elle estimait peu et parlait de ses défauts. Pour conclure elle ajouta : « C’est un gros con de pied-noir ! » C’est juste à ce moment-là que ma malice me fit dire avec entrain : « Est-ce que tu sais que je suis pied-noir, au fait ? » Elle me fixa, la cuillère à la main, extrêmement gênée. Elle a habituellement le sens de la répartie, mais là, c’était la grande muette. Je lui fis remarquer que l’homme dont elle parlait me semblait un peu jeune pour être pied-noir, ou bien l’était-il par filiation ? Mes enfants sont-ils pieds-noirs ? Et leurs enfants le seront-ils ?
La plus odieuse remarque sur mes origines dont je me rappelle fut dite avec gentillesse. Je travaillais alors dans une mutuelle toulousaine et la responsable administrative évoquait le départ du chef du marché des entreprises, prestement licencié. Elle conclut, comme si cela expliquait tout : « C’était un pied-noir de toute façon ! » Je commençai par opiner de la tête puis ajoutai : « Comme moi. ». Elle resta absurdement figée la bouche ouverte et je pus voir sa surprise absolue mêlée de panique (elle aussi ! devait-elle penser, nous sommes cernés !) puis elle dit, croyant se rattraper : « Ca ne se voit pas du tout, chez toi ! ». Je ne sais pas pourquoi, cette dernière petite phrase me blessa particulièrement. Il n’y avait plus à ajouter après cela.