Quelque chose de la dame
Je pense souvent à la femme nue des montagnes d’Ariège qui a vécu au 18ème siècle et qui est morte dans la tour ronde du château de Foix le 19 octobre 1809. Des bergers l’ont vue, nue dans les montagnes vivant comme un animal. Elle devait avoir la quarantaine et portait une longue chevelure blonde. Elle refusait de côtoyer des hommes, de porter des vêtements ou de parler... Des bandits avaient assassiné son mari, depuis, elle errait, des ours comme amis…Mais lorsqu’une source s’est tarie, on a pensé qu’elle avait pu y être pour quelque chose.
Je crus voir quelque chose de la dame dans le corps d’une universitaire d’une cinquantaine d’années. Une femme élégante, parée de lourds bijoux d’argent. Quelque chose de sauvage, dans son apparence étudiée, sa chevelure aux cheveux longs, bouclées, gris et blancs près de la tête, puis blonds. Des cheveux de près d’un mètre qui révèlent dix ans de vie. En dix ans le cheveu blond s’est changé en cheveu gris ou blanc. C’est fascinant à voir. Son refus de lisser sa chevelure, de la teindre ou de la couper, contre toute mode, contre toute commodité, me fait penser au refus de la dame nue d’Ariège de porter des vêtements. Dans mon imaginaire, la distinguée universitaire est la dame nue des Pyrénées amie des isards et des ours.
Elodie, elle, vit au bord de la voie ferrée, sur un pont, sous une tente bleue, avec son chien Yaourt. Elle aussi est la jumelle de la dame nue des Pyrénées. Sa chevelure blonde est retenue par des ficelles. Certaines femmes peintes sur des fresques ont cette grâce et cette délicatesse. Il est difficile de lui donner un âge. De loin, elle peut avoir vingt-cinq ans comme cinquante. De près elle paraît plus jeune, mais ses dents sont abîmées par une vie sans confort. Elle vit seule avec son chien, peut-être par choix, plus probablement par manque de chance. Elle passe une partie de sa journée à sortir ses affaires, à les secouer, à essayer de les sécher quand il a plu. Le chien Yaourt reste à couvert, comme si c’était lui, le plus rechercheur de confort des deux.
La dame, l’universitaire et la fille qui dort sur un pont, peut-être sont-elles la même femme aux nuances de dates et de chances près. Il me plaît d’y croire.