Le sacrifice du mouton coûte 229€
Mon amie Marie-Jo aime qu’on lui raconte son avenir. Comme femme d’affaires elle doit prendre des décisions délicates et en tant que femme tout court mille sujets la tracassent ; l’homme avec qui elle va s’engager est-il bien celui qu’elle croit, celui qu’il dit être ? Autant de raisons, quand elle lit la publicité sur un petit caton du grand professeur de voyance, d’aller vérifier certaines choses…
La première surprise est de tomber face à face avec un jeune noir. En grand professeur, elle avait plutôt imaginé une sorte d’Hubert Reeves. La deuxième surprise est qu’il ne lui parle pas de son passé. Or le B-A BA du bon voyant est de raconter une petite histoire du passé de son client, histoire de lui prouver qu’il est bon et de partir sur une bonne relation de confiance. Mais ce professeur-là tape directement dans le présent.
- C’est 30€ !
- Mais on ne paie pas après ?
- Non, moi c’est avant ! (Il est voyant après tout, peut-être voit-il que s’il n’exige pas maintenant son argent, il risque de ne pas l’avoir du tout.)
- Bon, d’accord, se résigne Marie-Jo.
Le professeur prend les billets et il voit déjà des choses.
- Vous avez de la chance, mais elle est bloquée !
- Ah ?
- Pour la débloquer, il faut sacrifier un mouton !
- Un mouton ? Pourquoi pas un oiseau ou un lapin, s’étonne Marie-Jo
Là on reconnaît le génie de la femme d’affaires qu’est Marie-Jo. Ils n’ont pas encore commencé à discuté qu’elle négocie déjà. Le professeur rétorque :
- Non, il faut un mouton. Un mouton c’est bien, après on peut le découper et le donner aux pauvres.
Argument imparable, digne d’un marketing de pointe. Cela me rappelle une société d’études qui me poursuit pour que je réponde à un questionnaire en promettant en échange de verser dix euros à une bonne œuvre.
- Le sacrifice du mouton coûte 229€, annonce le professeur. Il faut aller chercher le mouton, il faut le tuer, le découper…
D’abord sans voix, Marie-Jo se ressaisit et trouve des astuces pour faire baisser les prix. C’est son métier de réduire les coûts.
- Pour le transport, ça peut être gratuit parce que je peux vous y emmener (j’imagine le mouton dans la belle Mercedes noire)
Pour un peu elle proposerait d’acheter du mouton déjà découpé dans un magasin discount. Le professeur est destabilisé. Il tente d’abréger la séance qui dure déjà depuis trente minutes et qui le met en difficulté.
- D’habitude c’est trente euros pour dix minutes !
Marie-Jo le repositionne sur son marché concurrentiel.
- Jeune homme, cela fait combien de temps que vous avez le don ?
- Dix ans, j’avais quatorze ans
- Alors il faut encore travailler. Et vous demandez trente euros, c’est trop ; vous avez de très bonnes voyantes en ville pour vingt euros.
Le professeur essaie de garder la face.
- Mais c’est que ma spécialité est la magie, je pensais que vous vouliez qu’on face un envoûtement !
- Non, je ne fais pas cela, répond dédaigneusement Marie-Jo. (Elle est suffisamment sûre de ses charmes sans avoir à recourir à de tels expédients !)
Ils se quitteront bons amis. Le professeur, s’il n’est pas trop bête, aura gagné non seulement les billets mais une bonne leçon gratuite. S’il avait payé un conseil en positionnement marketing, il n’en aurait pas eu beaucoup plus (je le sais, c’est mon métier), mais il aurait eu des phrases couchées sur un papier glacé dans un beau dossier pour le prix d’un sacrifice de mouton. Marie-Jo aura-t-elle à nouveau la curiosité de se rendre à des rendez-vous de grand professeur quand on lui glissera un carton de six centimètres sur sept dans sa boite aux lettres ? Je ne peux pas vous répondre, je n’ai aucun don de voyance.