Vendredi 28 novembre 2008
Une mère de famille disposant de toutes ses facultés mentales s’est
enfermée hier dans un placard pendant presque deux heures pour « voir ce que ça fait ».
Elle s’était récemment passionnée pour l’histoire de Natasha
Kampush, la jeune autrichienne kidnappée pendant plus de huit ans. Elle en avait longuement écouté les interviews. Et Natasha avait dit : « il faudrait vous enfermer ne serait-ce que
deux jours dans un espace réduit pour vous rendre compte un tout petit peu ».
Pour survivre, la jeune fille avait expliqué qu’elle avait imaginé
de grands espaces autour d’elle. Au fond, qu’on soit ou non dans un placard, on ne peut embrasser qu’une toute petite partie du monde à la fois. Cela fit réfléchir la mère de famille. Cette idée
de s’enfermer dans un placard s’insinuait en elle avec force. Elle aborda le sujet avec son mari : « Tu ne voudrais pas m’enfermer dans un placard pour voir ce que ça
fait ? C’est pour me rendre compte. » C’était une demande raisonnable, mais qui reçut un non viril. Le genre de non qu’elle reconnaissait comme un non contre lequel elle ne pouvait
pas lutter. Inutile de perdre son temps de ce côté-là. Mais elle avait d’autres ressources. Son fils serait plus compréhensif. Du reste, c’était un gosse honnête qui ne profiterait pas de la
situation. Aucun contentieux en cours ne pourrait justifier qu’il oublie maman au placard trop longtemps.
Elle informa son fils comme s’il s’agissait d’aller faire quelques
courses : « Je voudrais m’enfermer une heure dans un placard pour voir ce que ça fait. Tu veux m’aider, il me faut quelqu’un pour m’enfermer ? » Le gosse, qui était un bon
élève et qui étudiait, abandonna aussitôt ses livres, à peine étonné. « Tu prends ton sac et un thermos de thé avec toi ? » « Ben
oui », dit la mère.
Et le fils l’accompagna à la cave. Il ferma la porte en disant
« Je suis très méchant ! » Mais la mère n’avait pas peur. Il n’était pas méchant et d’ailleurs, ils n’avaient pas trouvé la clef du cagibi, si bien que la porte pouvait s’ouvrir
quand elle le souhaiterait. Cependant il était clair dans son esprit qu’elle ne sortirait que quand on viendrait la délivrer. Ce qui risquait d’être long, puisque le fils pensait qu’elle
sortirait d’elle-même. Mais l’expérience n’aurait aucun sens si elle sortait de son placard comme on sort de sa baignoire bien tranquillement. Il fallait vivre l’attente jusqu’au bout et guetter
les pas. Il fallait crier au secours et attendre encore. Il fallait avoir faim et envie de faire pipi.
La mère fut étonnée de reconnaître dans le placard autant d’objet
mis au rancard. Ces photos qu’elle avait acheté dans des brocantes pour les arranger, ce casier d’imprimeur qu’elle devait peindre et remplir de photos, ce globe de lampe qui devait, qui devait
quoi au juste ? Elle se sentit pleine de remord devant tous ces objets oubliés. Et pourquoi garder toutes ces affiches ? Comme si on avait plusieurs vies pour utiliser tout cela… Elle
s’assit sur les camions d’enfant. Pas très confortables. Elle n’avait pas peur, malgré son imagination. Elle s’économisait. Son téléphone vibra. Sa fille l’appelait. Elle se posait des questions
sur sa vie. C’était étrange de lui donner des conseils d’un placard. Lorsque sa fille lui posa cette simple question « Où es-tu ? » Elle répondit « Dans un placard » et
la fille répéta pour être sûre. Mais cela ne l’étonna pas plus que cela. La mère buvait du thé. Elle en était à son deuxième bol. Elle devait être dans le placard depuis une bonne
demi-heure.
L’absence totale de sentiments l’étonna. Elle était très
imaginative et facilement émue en temps normal. Dans le placard c’était comme si les sentiments avaient disparu. Le bruit aussi avait disparu. Elle était entourée de béton. Cela isolait bien.
Pour s’occuper, elle s’inventa des jeux. Elle essayait de trouver le plus de mots possibles avec les mots écrits sur des vieux de pots de peinture. Elle se dit qu’elle devrait se lever pour
activer sa circulation. Mais une fois debout, ses cheveux furent un peu grillés par la vilaine ampoule et son crâne touchait le béton. C’était désagréable. Elle se rassit. Elle se demanda ce que
penserait son mari à la voir dans le placard. Serait-il fâché ? Et son fils ? Allait-il finir par venir ? Il pouvait oublier en pensant qu’elle sortirait à sa guise. Peut-être même
l’oublierait-il complètement. Il avait beaucoup d’occupations et une grande capacité de concentration. Elle crut entendre des pas, mais non. Et il n’y avait presque plus de thé. Elle commençait à
avoir envie d’uriner. Elle serait assez vexée si personne ne s’intéressait à son confort. Elle attendait. Elle s’immobilisa totalement dans une attente patiente. Elle s’économisait. Son esprit se
posait. Aucun sentiment, aucune peur, aucune impatience. Elle se demanda si ce n’était pas cela, la chose essentielle à comprendre, l’absence totale de sentiments, qui faisait de la personne
kidnappée un être différent inadapté au monde à sa sortie.
Des pas, cette-fois pour de bon. Le fils ouvrit la porte, un peu
étonné de la voir encore là : « Tu es toujours là ? » Elle se sentit soulagée. Elle allait pouvoir sortir. Elle avait eu l’intuition pendant ce court séjour que l’être du
placard développait une stratégie de survie intelligente. C’était rassurant, mais était-ce suffisant ?