Je me suis tout de suite rendue compte que le chapon était une erreur, enfin
tout de suite après l’avoir acheté et en avoir lu le mode d’emploi : 48 heures de décongélation. ! Je n'avais pas 48 heures devant moi, je n’en avais même pas 24. Se
mettre au chapon était une double erreur. Car je me mettais sur le terrain des invités. Jusqu’à présent j’avais toujours préparé mes repas dans une inconscience totale. Nourriture exotique,
expériences nouvelles… Au moins si c’était raté, je pouvais prétendre que c’était la recette, mais là ! Si le chapon ne cuisait pas ou s’il ne faisait pas de jus, s’il cuisait trop… Mes
invités eux, m’avaient reçue chez eux avec tout le miam miam traditionnel sorti des bocaux et parfaitement cuisiné; foies gras, cèpes, chapon, gâteau du meilleur pâtissier de la ville, champagne,
vin…Une nourriture maison, locale et payée cash chez les meilleurs artisans… Moi je ne m’en sortais pas, et personne ne pouvait rien pour moi. J’étais fichue, même pas capable de cuire un
gros poulet congelé.
Mes invités étaient du genre tôtif. C’est rare, on est plus souvent tardif.
Arriver trop tard est délicat, arriver trop tôt est calamiteux. Nous les invitons à midi, il est à prévoir qu’ils arrivent à dix heures. Nous qui avons toujours une heure de retard, eux qui en
ont deux d’avance, on a donc trois heures de décalage... En plus ma grande cuisine fait office de salle à manger, ce qui est parfait quand tout est prêt, mais désastreux si on voit tout ce qu’il
ne faut pas voir…
La fois d’avant ils étaient arrivés à dix heures. Cette fois il était bien dix
heures et demi passées. Il y avait du mieux, mais c’était juste dû à une erreur d’aiguillage sur le périphérique qu’ils ont pris en sens inverse sur
une courte portion. Que proposer à cette heure ? Le petit déjeuner ? Heureusement ils ont un chien depuis une semaine, un chien cher au kilo, vu qu’ils l’ont payé 900€ pour 500g !
Ils sont donc allés promener le chien, avec une laisse au cas où il s’envolerait vu sa taille.
La cuisinière est vraiment seule dans son angoisse. Tous les autres s’en
fichent. Evidemment, seule la cuisinière se sent la mission de bien cuisiner, les autres se contenteront de se moquer des années durant des ratages constatés. Au fond, elle devrait s’en moquer
elle aussi, mais il y a derrière cette angoisse bien plus que la simple fierté misérable de réussir un bon repas. Il y a la crainte que les invités croient qu’elle a raté exprès son repas par
manque d’estime pour eux. Elle veut faire plaisir la cuisinière, mais tout est complexe. C’est tout un mode de vie qui est à revoir et c’est trop tard pour tout changer. La nappe est moche, les
verres ne sont pas assortis et les coupes de champagne n’ont jamais existé, les chaises sont des chaises en plastique bleu, le linge à repasser est stocké dans des chambres dont on a
soigneusement fermé les portes pour que les invités n’aillent pas voir ce qu’ils ne doivent pas voir.
Il y a donc un gros pic d’angoisse qui atteint son point culminant à H-10
minutes. Puis l’angoisse de la cuisinière redescend et peut même disparaître totalement. Elle s’est servie en douce une bière pour se donner du courage et avec la chaleur du four, l’odeur du
maudit chapon qui cuit bien gentiment et donne tout le jus qu’il faut, elle pourra manger normalement si elle arrive à bien gaver ses invités. Il faut qu’ils crient grâce. Alors elle se jure que
plus jamais elle ne se mettra dans cet état et bien sûr elle sait en même temps que ce n’est pas vrai.
Quand les invités sont partis, on constate qu’il reste trop de nourriture. On
peut enfin manger sans façon, sans nappe, sans chichi, sans questions sur l’avenir des enfants, on peut oublier les tortures des invitations et l’horreur des politesses.