Une place Pinel

Publié le par arille

C’est une de ces soirée d’été très douce où tout le monde retarde le moment de rentrer chez soi. Les enfants jouent en toute sécurité. Ils passent en petits groupes de deux ou trois, fiers comme des rois, suivis d’une mère amusée et détendue. Ils savent déjà qu’ils ont un trésor en eux que nous n’avons plus : une grâce, une audace, une envie de jouer jusqu’au sommeil. La certitude que ce soir, on leur pardonnera tout. Des chaises blanches en plastique sous installées sous les tilleuls, bien rangées comme au cinéma. En attendant les films des groupes de quelques uns s’installent en cercle pour un pic-nique de melons et de bières. Un groupe de cuivres joue un bon vieux jazz qui remplit le corps de joie. Des parapluies blancs entre les colonnes du kiosque font écran de papillons, de vagues, de bouches et d’œil. Les quatre parapluies prolongent la courbe du parapluie inversé invisible caché sous les combles du kiosque, qu’on ne peut voir qu’en glissant par les ouvertures souterraines un appareil photo avec son flash pour le surprendre manche en l’air comme une antenne, résistant aux bouteilles et aux cannettes, résistant au monde visible. Dans la douceur du soir, dans la beauté des corps en légères tenues d’étés, des confidences s’entendent. Des déclarations d’amour se disent. Plus tard, certains diront peut-être : la première fois que je lui ai dit je t’aime, c’était place Pinel. C’est là que j’ai osé. Les gosses se souviendront qu’ils ont joué toute la nuit, que l’herbe était douce à leur pied et qu’aucun chien méchant ne venait les effrayer. Même l’espace canin avait servi. Une énorme crotte en spirale, un vortex odorant posé devant le panneau prouvait que tout, tout, ce soir-là, était à sa place, même les sacs en plastique pour ramasser les crottes égarées. On a même pu, la nuit avançant, parler de sujets plus graves, les pieds dans l’herbe et un verre à la main. Il ne manquait, ce soir-là, que les véritables amoureux de la place Pinel, trop jaloux pour la partager avec tant de profiteurs désinvoltes. Car c’est facile de venir place Pinel quand il faut chaud et doux, qu’on y a toutes les commodités et le divertissement. Il est plus ardu d’y venir par ces froides et mordantes soirées d’hiver, quand il pleut, quand le brouillard flotte sur l’herbe crottée. Quand la fontaine a été coupée parce des travaux, parce des sans abris… Pourtant, les inconditionnels, les fâchés du festif, les adorateurs du PPC (Pinel pétanque club) ceux-là n’ont pas pu voir que la place Pinel avait cette magie particulière, en plus de toutes les autres : plus elle reçoit de monde et plus elle s’agrandit.

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