Tout ce qui pète

Publié le par arille

Le langage des boulangères est nourissant. Les boulangères voient beaucoup de monde. Elles ont une connaissance vaste de l'humain. Par l'habitude de regarder et de sourire, elles acquièrent un sens de l'amabilité profond derrière la politesse de façade. Cela s'ancre. Cela prend. La boulangère a un sens du beau. D'instinct, elle se pomponne, car elle sent que négligée, elle serait une fausse note parmi les bâtards, les tordus, les pointus, les ariégeois, les meuniette, les cinq céréales... Par le maquillage, la vêture, les bijoux, la blouse, la boulangère se fabrique l'uniforme de la boulangère idéale.

 

J'aime écouter parler les boulangères qui d'ailleurs parlent peu à la fois car si le pain est bon, elle ne peut pas s'attarder avec chaque client. Elle va donc à l'essentiel. Qu'elle soit bénie pour cela. Elle ne se perd pas dans des élucubrations inutiles, elle vous cible. Que de sagesse fait-elle passer entre le "Qu'est ce qu'il vous fallait ?" et le "Et avec ça ce sera tout ?" Mais il faut bien écouter. On écoute mal les boulangères. Quel dommage !

 

L'autre jour, alors que je choisissais un petit sandwich au gouda vieux au cumin, la boulangère me complimenta sur mes boucles d'oreilles colorées. Elle-même arborait des créoles très brillantes et lourdes, un collier orange en faux corail et un pull orange, un maquillage assez prononcé et étudié. Derrière elle, la patronne de la boulangerie, plus placide et un peu agacée des libertés que prenait sa salariée avec cette cliente (après tout, elle était payée pour servir, pas pour papoter), faisait la tête mais en silence, sans oser intervenir. La boulangère eut heureusement le temps de terminer son propos en me disant, après m'avoir montré son collier assorti à son pull comme on ne montre certains trésors qu'à des connaisseurs, elle eut donc le temps de conclure : "j'aime tout ce qui pète !"

 

Je n'ai pas osé lui répondre qu'elle devait aimer les hommes.

 

Publié dans UNE HISTOIRE VRAIE

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