Pourquoi lire l'impétrant?

Publié le par arille

Y a-t-il une vertu à lire de mauvais livres ? Pourquoi s'obstiner quand tous les indicateurs sont au rouge pour indiquer le navet littéraire ? C'est une question que je me pose souvent quand j'entends mes collègues raconter qu'elles ont "galéré" pour terminer tel ou tel livre. Aucune obligation ne les y pousse, aucune maîtresse d'école ni examen à passer, et elles n'ont même pas acheté le livre qu'elles ont emprunté à la bibliothèque. Est-ce admirable ou idiot ?

 

Je me suis moi-même forcée cependant à lire un livre d'un auteur dont je me refuse à donner le nom parce que je refuse de lui faire la moindre publicité. Appelons-le l'impétrant, cela lui va comme un gant. Il n'hésite pas à afficher sa prétention, sa pédanterie et au delà de son racisme, son incapacité à tenir compte de l'autre. Présenté comme un éditeur exceptionnel, l'impétrant édite à tour de bras ses propres livres, mais la maison d'édition dans laquelle il travaille n'a pourtant pas publié ses derniers cacas. Me voilà donc le livre de l'anti-Handke en main.

 

L'impétrant se prend pour Proust mais il peine dans la durée. Ce serait un Proust qui ne pourrait écrire que des phrases de quinze mots dans des livres courts. Donc cela ne marche pas, d'autant plus que l'oeuvre de Proust parle essentiellement d'amour quand l'impétrant ne parle que de lui. Je ne citerai qu'une phrase de l'impétrant :

 

"Les plus vives larmes m'émeuvent moins que le sang qui chaque moi coule aux cuisses des jeunes femmes."

 

Sans doute n'en manque-t-il pas une. Dès qu'une jeune femme saigne comme il dit, il va s'émouvoir à regarder son sang couler. C'est un spectacle émouvant, une performance à la fois unique et régulière (tous les mois). Imaginez : quelques jeunes femmes sur la place, cuisses nues de façon à nous émouvoir, immobiles. Seul le sang coule. Oh, il atteint le genou !!!! Oh la cheville !!!! On pourrait appeler cela le printemps des ragnagnas ou le marathon des ours.

 

Je continue ma lecture. L'impétrant se pique d'être musicien et de déchiffrer les partitions avec une grande facilité. Le voilà se lançant un défi à lui-même : apprendre des oeuvres de Fauré. Et pendant dix ans il va en apprendre dix. Pour quelqu'un qui déchiffre vite, ce n'est pas extraordinaire non plus, mais bon. Mais le plus curieux est là : il n'écoutera (dit-il) pendant ces dix ans aucune autre interprétation de ces oeuvres que la sienne. Là les bras m'en tombent. S'il y a bien un domaine où il est utile pour progresser de se confronter à d'autres interprétations, c'est bien la musique, ne serait-ce que pour vérifier qu'on n'a pas fait d'erreur de déchiffrage, qu'on a bien le bon rythme, ou qu'on peut jouer avec d'autres. L'impétrant argue que cela aurait détruit l'intimité qui se développait entre l'auteur et l'interprète. La préférence pour soi-même est toujours au centre. C'est stupéfiant.

 

Dans un chapitre qu'il nomme "Sangs", il laisse entendre qu'une femme qu'il a quittée "avait fait couler, de ses poignets, un sang très pur". Quelle émotion !!! Quel secret à partager tout en faisant le mystérieux et en se débrouillant bien pour qu'on comprenne qu'il est de ces types qui valent suicide ou tentative de.

 

Sur ses ignorances, l'impétrant a une théorie. Il ne les avoue pas avec humilité, il les revendique avec morgue et les justifie. S'il ne connaît pas plus de dix noms de fleurs, c'est que le monde lui sied plus ainsi sans cette complication. L'impétrant reconstruit le monde à travers ses manques. Quand on lui reproche son racisme, il se plaint de vivre dans une époque à la pensée unique anti-raciste. Le pauvre.

 

Il évoque dans ses pages ses pensées suicidaires. C'est un mystère aussi spontané que peut l'être une pièce montée, et aussi indigeste ; des choux et de la crème. Peut-être espère-t-il ainsi émouvoir quelque lecteur ?

 

A l'heure où j'écris cela, j'apprends que l'Express va publier des extraits et un droit de réponse de l'impétrant. Il passait pourtant pendant des années pour un éditeur exceptionnel et un auteur reconnu. Le dernier point est étonnant parce que ses livres sont mauvais. Au lieu d'être merveilleux de justesse, ils sont pitoyables de mauvaise foi. La même mauvaise foi anime l'impétrant qui feint de ne pas comprendre les raisons pour lesquels on ne veut plus le lire ni l'écouter.

 

La vraie leçon que l'on peut tirer de la lecture des mauvais livres est la chance de pouvoir choisir pour l'avenir les rencontres, les écrits et les projets les plus généreux, stimulants et justes.  

Publié dans culture et confiture

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Commenter cet article

Gabrielle 17/09/2012 20:36

Khaos on aime bien te lire alors c'est déjà une sacrée différence !

L'intérêt de se forcer à lire de mauvais livres ? Pour en faire de joyeuses critiques et nous offrir le double avantage du plaisir de ta lecture et de celui d'échapper à l'autre !

arille 15/09/2012 12:43

L'impétrant et toi, rien à voir. Tu es trop drôle, tu as des idées trop originales, tu n'as même pas peur de lancer un jupothon ni de faire parler ton nounours !!!!

Khaos Farbauti Ibn Oblivion 13/09/2012 16:17

A la lecture de ce billet, je me dois d'avouer que par certains aspects je suis semblable à cet impétrant. (La poésie d'autrui m'insupporte dans sa majeure partie par exemple)

Au moins ai-je la mégalomanie joyeuse à défaut de discrète ;)