J'ai suivi un homme ivre !

Publié le par arille

J'ai vécu une expérience inédite ce matin ; j'ai suivi un homme ivre. Depuis que je fais du théâtre, je dois observer très précisément. C'était passionnant. L'homme était jeune, habillé d'un jean un peu blanchi (à la mode), d'une veste grise. Plus tard je verrai sa chemise blanche et sa cravate. Il était tôt encore, le jour venait de se lever. L'avantage d'avoir un chien est de pouvoir espionner en toute innocence.

 

Je l'ai d'abord vu de dos à dix ou vingt mètres. Il zigzaguait, ce qui a retenu mon attention. Je me suis dit, est-ce qu'il va zigzaguer régulièrement, risque-t-il d'aller sur la route, cogner contre un arbre, tomber ? Il a zigzagué assez méthodiquement, sur un rythme lent, on sentait la difficulté à contrôler la ligne droite. A cinquante centimètres d'une poubelle, il s'est appuyé les deux mains sur les genoux, comme un sportif essoufflé. Il prévoyait de vomir, sans résultat. D'un coup, je l'ai vu traverser en diagonale la route, sans zigzaguer, à mon grand étonnement. Je ne risquais pas d'être vue, je sentais intuitivement que l'homme ne voyait pas, il était dans un état où même sa propre personne devait lui être étrangère. J'eus un premier doute quand je le vis tenter d'ouvrir la portière d'une voiture : essayait-il juste de s'appuyer ? Voulait-il faire un mauvais coup ? Dormir dans une voiture ?

 

J'ai eu un deuxième doute lorsque dans une petite rue isolée il a escaladé jusqu'à deux mètres de haut le portail d'une résidence chic puis a abandonné en retombant lourdement. C'est exactement à cet instant que mon chien, scandalisé par cette attitude, s'est immobilisé, comme choqué. Autour, rien, personne, des immeubles bien proprets, mais personne aux balcons, personne dans les rues, rien que les petites haies bien taillées, et sur le trottoir monsieur Zigzag, moi et mon chien. L'homme a encore tenté de vomir, cette fois sans préparation, la cravate en avant, ce qui aurait pu être grave. Rien ne sortait. J'ai failli à ce moment-là lui dire mon petit gars, (j'avais vu qu'il était très jeune, dans la vingtaine), tu devrais rentrer chez toi et dormir, il n'y a rien d'autre à faire maintenant. J'ai eu honte de me taire, de l'observer comme un objet de contemplation, de façon intéressée, de ne pas le considérer comme un être humain mais comme un poivrot, une caricature sous laquelle l'humanité se perdait.

 

Il y a deux sortes d'alcooliques, les parlants et les muets. Le mien était muet, ce qui le rendait moins intimidant. Sans doute n'aurais-je pas suivi un homme ivre hurleur. J'aurais eu peur de l'apostrophe, de la violence, au moins verbale. Muet, il se rapprochait de Laurel et Hardy, de Harold Lloyd. Il réussit à ouvrir la portière d'une voiture blanche. Que devais-je faire ? Fallait-il appeler la police ? Je me suis contentée d'observer. L'homme plié en deux, moitié dans la voiture et moitié à l'extérieur, regardait attentivement l'intérieur du véhicule. Cachée par les haies, j'ai ensuite regardé, un peu troublée, le trottoir, mon chien, le trottoir, puis je suis revenu à mon petit poivrot. Il avait abandonné la voiture et poursuivant son chemin, erratique, cherchant à être le plus digne possible. Je l'ai alors laissé à son trottoir, ses portières de voitures, ses portails de résidences et ses poubelles.  

Publié dans ESPIONNER LES HOMMES

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