Les pépés grincheux

Publié le par arille

Je suis entourée dans mon quartier de pépés grincheux. Au bar, deux pépés grincheux tiennent les deux caisses. Le marchand de journaux, qui y fait travailler toute sa famille, est un modèle de pépé grincheux. Je trouvais cela très déplaisant au début, mais je dois dire qu'une telle constance dans le style grincheux force le respect.

Quand on entre au bar par exemple, aucun des deux ours ne vous salue, même si vous dîtes bonjour ! A peine grognent-ils vaguement, avachis sur leur caisse et vous rendent-ils la monnaie sans faire jamais d'erreur. Si on a le malheur de vouloir, par un matin de folie, prendre le journal et un café, il faut faire la queue aux deux endroits et payer à chacune des caisses. Les habitués, qui avant l'interdiction de fumer à l'intérieur ne se voyaient pas, ne se regardent maintenant pas davantage. Le café paraît plus grand sans l'épais nuage de fumée mais l'ambiance est toujours aussi opaque.

 

Chez le marchand de journaux, pas de salutations non plus, sauf occasionnellement, avec parcimonie, pour me faire mentir quand j’y amène un ami à qui je dis tu vas rencontrer le modèle du pépé grincheux. Ce jour-là, et aucun autre, j’entendrai « bonjour messieurs dames ! » depuis dix ans que j’y viens il me surveille de façon soupçonneuse, comme si j’allais lui piquer un magazine et j’ai presque envie de le faire pour lui donner raison.

 

L’avantage avec les pépés grincheux, c’est que je me sens autorisée à être avec eux aussi grincheuse qu’ils le sont avec moi. Aucun faux semblant quand je commande un café (inutile de dire s’il vous plaît) et si au marchand de journaux je ne trouve pas mon magazine je peux même me permettre un léger mouvement d’humeur, histoire d’être dans le ton. Au fond c’est une façon de communiquer franche et merdique mais sans animosité excessive ni hypocrisie. Les pépés grincheux gagnent leur vie sans joie, sans espoir. Ils sont identiques à eux-mêmes et c’est rassurant de revoir leur face maussade et leur teint gris Ils baignent dans une médiocrité totalement assumée. Qui peut oser en dire autant ?

 

Publié dans propos aimables

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