Fellag parle de son spectacle Bled Runner !

Publié le par arille

Fellag sur france Inter : Bled Runner

  • Bonjour Fellag
  • Bonjour Augustin
  • La colonisation, on en parle trop, mal, pas assez pour vous ?

  • Ecoutez, déjà votre billet m'inspire une idée pour parler de ce spectacle Bled Runner, c'est que c'est une exploration de la colonisation vue par un enfant de cinq ans, donc c'est un regard décalé, détaché, qui permet de voir des absurdités que l'adulte ne voit pas. Ce qui est intéressant, c'est de raconter des histoires qui sont totalement folles qui sont liées à la colonisation, mais qui sont bourrées de poésie, d'absurdités, d'interprétations bizarres de ce qui se passe autour, parce que c'est comme la guerre quand je dis que pour un enfant de cinq ans la guerre est un jeu c'est comme au cinéma, il y a de l'ambiance, il y a des avions qui passent...

  • Mais vous avez remarqué dans le discours politique français c'est un refrain ce terme de colonisation, c'est pareil en Algérie ?

  • C'est pareil en Algérie, oui, c'est un fond de commerce très très très puissant

  • Comment vous aimeriez qu'on en parle, alors ?

  • J'aimerais qu'on en parle de façon vraie, c'est à dire que la colonisation est aussi ancienne que l'histoire de l'humanité, à chaque fois qu'un peuple est puissant, à chaque fois qu'il a des ambitions à chaque fois qu'il a une envie ubuesque d'aller ailleurs, de chercher du blé, de la terre, de la place, de l'eau, il colonise son voisin, donc les histoires de colonisations sont absolument inépuisables depuis la naissance de l'humanité, moi ce qui m'intéresse c'est que cette colonisation-là de la France vis à vis de l'Algérie, c'est les couleurs de cette colonisation, parce que dans cette colonisation, n'oublions pas qu'il n'y a que dix pour cent, quinze pour cent de vrais colonisateurs, c'est à dire ceux qui prennent les terres, qui bouffent tout ce que l'autre possède, qui tuent, qui torturent, mais qu'il y a aussi le petit peuple qui vient de toute la Méditerranée, des chefs de gare, des instituteurs, des fonctionnaires, des chauffeurs d'autobus, des petits agriculteurs qui vont tout simplement dans un autre pays pour trouver du travail pour nourrir leur famille parce que dans leur pays d'origine ils sont encore plus pauvres qu'ils ne l'étaient. Mais après, il y a l'esprit du pauvre qui a une place dans la hiérarchie ; on est beaucoup plus riche que le plus pauvre des pauvres qui est le colonisé.

  • Vous avez cette phrase lapidaire très forte dans votre spectacle: vous dîtes la France a raté sa colonisation, on a raté notre indépendance, qu'est ce que vous voulez dire ?

  • Vous avez raté votre colonisation, nous avons raté notre indépendance, nous sommes quittes ! Donc on recommence à zéro, L'essentiel c'est l'avenir, créer un avenir commun, de compréhension, d'amour, de vraies relations , que le passé soit interprété, soit joué soit chanté,soit mis en discours politiques, mais que le plus important c'est de construire l'avenir d'une autre façon, qu'on oublie tout ce qui justement fait mal, surtout qu'on oublie ce fond de commerce des gouvernements, parce que nous au théâtre, on parle de peuple à peuple, moi je ne parle pas de gouvernement à gouvernement, je parle de peuple à peuple

  • Et vous parlez en français, Fellag, ce qui relie encore nos deux pays, c'est aussi cet héritage linguistique, quelle langue est-ce pour vous, le français ?

  • Et bien pour moi, la chance que j'ai, c'est justement d'être né au carrefour de ces trois civilisations, puisqu'il y a la langue berbère, arabe et française, et je suis né au moment où le gâteau Felag commençait à bien prendre et il a pris les trois langues de façon amoureuse, et du coup, je suis au coeur de ces trois civilisations, de ces trois langues, et la langue française, à ce moment-là, dans mon enfance, était la langue ciment des trois. Cela me permet, grâce à la littérature française, au cinéma, à la rencontre avec des Français, au fait d'avoir vécu avec eux, d'avoir passé mon enfance avec une partie d'entre eux, ça m'a permis de les connaître, donc cela me permet de parler, ça me donne le droit et la liberté de parler très librement des trois composants, et de façon amoureuse.

  • Et ce qui est passionnant c'est qu'à travers votre spectacle c'est tout un pan de l'histoire algérienne que l'on réapprend. Fellag vous racontez comment à l'école on passe d'un enseignement en français à un enseignement en arabe, quel souvenir vous avez de cette transition, qui est assez violente quand même ?

  • C'est très très violent, on le verra dans le spectacle, c'est que d'abord c'est violent du point de vue linguistique, c'est pas la même langue, ce ne sont pas les mêmes règles, c'est pas la même façon d'enseigner, et l'enseignement en arabe a été décidé par le pouvoir, le premier pouvoir de l'indépendance algérienne, en se disant que on allait supprimer toutes ces matières enseignées par les français ne sont pas très bonnes, la mythologie grecque, tous ces dieux qui se marient entre eux, qui se poignardent, qui forniquent avec les machins des demi-dieux alors qu'il n'y a qu'un seul dieu, etc, donc pas de mythologie grecque, la philosophie, c'est une chose qui permet comme dit hier sur France Culture, c'est ce qui permet de voir ce que les yeux ne voient pas, et nous déjà on essaie de cacher ce qu'on voit avec les yeux, si en plus on leur apprend à voir ce qu'on ne voit pas à toute une génération, ça va être terrifiant ! C'est quand même une génération, celle de l'indépendance, qui s'est emparé du pays et qui le garde depuis 54 ans.

  • Et on va défranciser vraiment la langue, vous parlez d'une émission qui mélange tout

  • Voilà, ça c'est le peuple dans la vie, c'est l'école, on ne fait que de l'arabe et c'est de l'arabe qui vient de l'Arabie Saoudite, donc le français venu de France, nous on est Berbère et Arabe mais c'est un berbère et arabe très très différent, mais ensuite on nous a donné une autre langue totalement inconnue qu'on ne lisait pas, qu'on ne voyait pas au cinéma, qi'on ne connaissait pas, c'est une langue qui ne se parle pas d'ailleurs, c'est une langue de colloques, de religion, scientifique, mais qui n'est pas parlée, c'est à dire qu'à l'université, le professeur de science ou de n'importe quelle matière vous parle en arabe un peu comme le latin, il vous parle en arabe classique, mais dès qu'il a fini le cours, il vous parle en arabe dialectal, en arabe populaire

  • Donc ce n'était pas du tout efficace ?

  • Ce n'est pas efficace ni incarné du tout par les émotions, par les rêves

  • Vous dîtes que ça a abêti la population ?

  • Absolument! Parce que c'est une langue dogmatique qui n'est pas vivante, mais l'arabe ou le berbère de la rue, lui, est mélangé de français, de ce que le peuple a appris dans le mélange avec les Français

  • quand vous regardez l'Algérie aujourd'hui, Fellag, vous voyez quoi ?

  • Eh bien je vois une catastrophe, à cause de l'école surtout, à cause de cette école qui a cassé les fondements de l'apprentissage de la liberté, de la connaissance de l'autre, de l'ouverture vers le monde, de cette langue française qui d'ailleurs était notre relation avec le monde de la modernité, le monde moderne, et que le choix de la langue arabe nous a figé dans un temps révolu, un temps qui n'existe pas concrètement

  • Mais pour autant, vous, vos spectacles, vous ne les avez pas toujours écrits en français, si ?

  • Je les écris en fançais, mais j'ai joué en arabe, j'ai joué en berbère, j'ai d'abord joué en berbère, j'ai joué en arabe dialectal, c'est à dire en arabe populaire, qui est un très joli arabe qui a eu le temps de se maturer pendant des siècles et qui a été allégé, qui est devenu extrêmement sympathique, extrêmement doux, la chanson par exemple en arabe, est un immense réservoir de poésie en arabe, est d'une très très grande beauté

  • C'est très beau tout ça Fellag mais je remarque que votre spectacle s'appelle Bled Runner, un français anglicisé, vous savez que les auditeurs de France Inter ne parlent pas forcément anglais, ça mérite une explication ?

  • Mon premier spectacle en France s'appelle Djurdjurassique Bled et comme c'est une boucle après six ou sept spectacles que j'ai écrit, j'avais envie qu'il y ait le mot bled, c'est pas du tout pour le surexploiter, c'est surtout pour qu'on retrouve bled. Le vrai sens c'est le coureur du bled, c'est celui qui veut se tirer du bled, ceux qui sont sur leur barque et qui essaient de quitter le pays pour aller en France, pour aller en italie, en Allemagne, partout, mais il y a les souvenirs, l'amour pour le pays qui nous attirent, donc nous on fuit le bled mais le bled nous court derrière, et quand on est parti on revient, quand on est revenu on a envie de repartir, c'est cette schizophrénie-là qui m'intéresse.

Publié dans propos aimables

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